Emmanuelle Kerjan, psychologue : « Pour les enfants en difficulté l’expatriation peut aussi faire partie de la solution ».

Emmanuelle Kerjan est psychologue à Singapour. Elle a pratiqué la psychologie clinique pendant 7 ans à l’étranger, en Nouvelle-Calédonie et au Canada. Arrivée à Singapour il y a un an, elle exerce désormais au sein du cabinet qu’elle a créé, recevant enfants, adolescents et adultes. Elle nous parle des difficultés rencontrées par les enfants en expatriation. 

- L’expatriation  entraîne t’elle, pour les enfants, des difficultés spécifiques ?

- Ce qu’il faut dire en premier lieu, c’est que l’expatriation n’entraîne pas nécessairement de difficultés pour les enfants. La majorité d’entre eux traversera cette période sans éprouver de problèmes particuliers. D’autres seront plus sensibles à ce qu’induit le départ à l’étranger. Les séparations engendrées ainsi que la confrontation à la nouveauté peuvent générer chez eux une palette d’émotions : tristesse, colère, peur. D’autres, enfin, seront véritablement fragilisés par cette épreuve et pourront l’exprimer à travers différents symptômes. Quoi qu’il en soit, il n’y a ni symptômes ni pathologies spécifiques à l’expatriation. Le départ à l’étranger est à interpréter comme un élément déclencheur et fragilisateur plutôt que comme la cause du mal-être de l’enfant.

- Que se passe-t-il pour les enfants au moment d’un départ à l’étranger?

- Le départ à l’étranger confronte l’enfant à la question de la séparation et à celle de la projection dans l’inconnu. La manière dont l’enfant va vivre cette aventure va dépendre principalement de 3 facteurs : son stade de développement (selon qu’il s’agit de très petits enfants, de 0 à 3 ans, de jeunes enfants ou d’adolescents), sa personnalité/son histoire et son contexte familial.

Pour les enfants de 0 à 3 ans, le départ en expatriation se traduit principalement par des changements d’ordres « corporels » : nourriture, climat. Les enfants en bas-âge étant sensibles à la nouveauté, ils peuvent développer au moment de l’installation des difficultés de sommeil ou d’alimentation. Les enfants d’âge scolaire peuvent éprouver des difficultés à se séparer de leurs proches et de leurs environnements. A la tristesse peut s’ajouter la culpabilité de laisser ceux que l’on aime. Ils peuvent aussi être inquiets concernant cette plongée dans l’inconnu : nouvelle langue, nouvelle école, nouveaux codes. Cela peut se traduire par des difficultés à aller jouer avec d’autres enfants, par un repli ou par des comportements agressifs… Ils ont besoin d’attention et d’explications.

La personnalité de l’enfant va aussi fortement influencer son vécu. Certains ont un grand besoin de repères et de routines alors que d’autres sont très curieux et aiment le changement. L’historique de l’enfant concernant la question de la séparation est, bien évidemment, aussi central.

Enfin, la manière dont les parents vont vivre l’expatriation est aussi à prendre en considération. Les parents ont tendance à vouloir cacher leurs ambivalences ou leurs difficultés aux enfants. Or ces derniers étant très sensibles aux changements d’humeurs de leurs parents vont se demander, non sans inquiétude, pourquoi on leur cache quelque chose. D’où l’importance d’être vrai, authentique sans pour autant s’épancher.

- Et les adolescents ?

- C’est pour eux que le départ en expatriation est souvent le plus dur. Au moment de l’adolescence, les amis sont très importants sur le plan identitaire. Le fait de quitter son réseau est douloureux. Par ailleurs, l’adolescent est souvent, compte tenu du contexte d’installation dans un pays nouveau, obligé de redevenir plus dépendant des parents, à un moment où il souhaite au contraire davantage d’autonomie. Cette situation peut être vécue par les intéressés comme une régression. Il est important de dédramatiser et de leur rappeler que cela est temporaire.

- Pour les enfants en difficulté, l’expatriation est-elle une contrainte supplémentaire ?

- Elle peut l’être, oui. Par exemple, pour les enfants qui sont fragilisés dans leur relation aux autres, lorsque l’attachement de base est marqué d’insécurité, l’expatriation peut être une véritable épreuve. Il faut entourer l’enfant et lui laisser le temps de s’adapter. Si les symptômes persistent dans le temps (au-delà de 2-3 mois) ou que l’enfant est trop anxieux, il est important de consulter un spécialiste. Mais comme toute épreuve, elle peut aussi donner confiance en soi si elle est dépassée avec succès. Ainsi l’expatriation peut faire partie de la solution : elle donne aux enfants l’occasion d’apprendre à se débrouiller et renforce ce faisant l’estime de soi.

- Y a t-il des difficultés spécifiques aux enfants qui connaissent des expatriations à répétition ?

- Ces expatriations à répétition présentent beaucoup d’aspects positifs. Elles participent à la construction de la personnalité et font des intéressés des personnes souvent curieuses, tolérantes et capables de s’adapter. Toutefois et même si ces enfants sont souvent plus « outillés » face à l’expérience de l’expatriation (ils savent, par exemple, mieux comment s’y prendre pour s’installer rapidement et efficacement dans un nouveau pays), il n’en reste pas moins qu’ils sont confrontés à chaque fois à la douloureuse épreuve de la séparation. A force ils peuvent se forger une « carapace ». Une autre conséquence des mobilités successives est que, devenus jeunes adultes, les intéressés n’ont souvent pas d’ami d’enfance. Ils ont noué beaucoup de liens, mais ces liens se sont dispersés. Cela rend les choses plus difficiles dans les moments de crise. Enfin, il y a aussi une forte dépendance à la famille.

- L’expatriation peut-elle impliquer, par exemple sur le plan scolaire, un environnement qui n’est pas adapté à l’enfant.

- En effet, dans certains cas, l’expatriation se traduit par un environnement relativement élitiste et une raréfaction des offres d’orientation, notamment au lycée. Cela peut mettre certains élèves en difficultés. A l’inverse, il y a des situations d’expatriation qui offrent des opportunités spécifiques en termes de modes d’enseignement. Il arrive même que le choix de la destination soit guidé d’abord par le souci de trouver un système scolaire mieux adapté aux besoins de l’enfant.

- Quels conseils donneriez-vous aux parents ?

- Avant l’expatriation : annoncer le départ à l’enfant assez tôt pour qu’il puisse s’y préparer, symboliser le départ en organisant une fête avec les copains et la famille, donner envie à l’enfant en l’informant sur le pays d’expatriation. Il est aussi important de l’aider à exprimer son ressenti, ses émotions et à les entendre même si cela n’est pas toujours facile pour nous. Ne pas oublier de le rassurer en lui expliquant que toutes les émotions qu’il vit sont bien normales et passagères. Un dernier point est de lui donner les moyens d’être actif. A ce titre, il est important que l’enfant ou l’adolescent ait, comme les autres membres de la famille, son propre projet d’expatriation.

Pendant  le séjour sur place : Dès l’arrivée il est judicieux de mettre vite en place des routines (repas, école,…), des repères et de favoriser la création de contacts avec d’autres familles. Une solution est d’investir le champ extra scolaire. L’enfant peut par exemple commencer un sport qu’il ne pourrait pas faire chez lui ;c’est une manière de lui donner envie et de donner du sens à ce qu’il vit.

Je conseille par ailleurs la lecture du livre « L’enfant expatrié » de Gaëlle Goutain et Adélaïde Russell pour ceux qui veulent en savoir d’avantage.

- En tant que psychologue, dans quel contexte intervenez-vous ?

- Les personnes qui viennent me voir, qu’ils s’agissent d’enfants, d’adolescents ou d’adultes, le font dans une variété de situations qui vont du simple besoin d’un « coup de pouce » dans une période de crise ou de questionnements jusqu’à des demandes d’accompagnement et de thérapies plus intensives dans le cas de difficultés plus sévères.

- La famille est-elle impliquée dans le suivi ?

- Cela dépend de l’âge de l’enfant, de la raison de la demande et de qui la formule. Je vois toujours les enfants et peux rencontrer à plusieurs reprises les parents afin de faciliter la communication entre les membres de la famille. Il arrive aussi qu’une demande de suivi pour un enfant débouche sur une thérapie individuelle pour l’un des parents.

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